8ème congrès de la Société Européenne de Médecine Sexuelle (ESSM)

Echo des Congrés

21ème congrès de la Société Européenne de Médecine Sexuelle (ESSM)

Ljubljana, Slovenia , 14 - 16 février 2019

Experience Tunisienne : Vers un programme d'éducation sexuelle

Dr Mohamed Karim CHERIF

La sexualité est un élément très important de la santé et du bien-être. Elle joue un rôle central dans le processus de maturation psychosociale. L’OMS insiste sur l’importance de l’éducation sexuelle, en particulier à l’école.

En Tunisie, comme dans les pays de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient, l’éducation sexuelle est encore absente des programmes scolaires. Plusieurs études nationales sur la santé reproductive en Tunisie ont montré que les jeunes tunisiens commencent leur vie sexuelle plus tôt qu’avant et même parfois sont sexuellement actifs pendant leur adolescence.

L’enquête nationale auprès des jeunes (15 à 24 ans) sur les comportements à risque en Tunisie met en évidence que :

  • 26,8% des jeune interviewés avaient déjà eu des relations sexuelles ( 38,1% des garçons et 15,4% des filles)

  • 82% on déclaré ne pas avoir utilisé de préservatif lors de leur premier rapport sexuel.

  • 26,4% ne connaissent aucune infection sexuellement transmissible et 11,4% ne connaissent pas le VIH.

  • Malgré l’importance du dépistage de l’HIV et de son accessibilité de manière gratuite et anonyme depuis 2008 , seulement 1,5% des jeunes déclarent eu fait un dépistage.

Un autre enquête menée auprès de 1062 jeunes de Tunis (15 à 24 ans) , montre que leur vie sexuelle commence à 15 ans, que parmi les garçons , 47% fument , contre 6% des filles , 9,4% consomment du cannabis.

78% des garçons et 58% des filles aimeraient apprendre la sexualité. Ils n’ont pas de cours à l’école et s’informent par les amis (63,9%) , l’expérience personnelle ( 58,4%), internet ( 50,7%) et par les médecins ( moins de 1%).

Notons que 2500 avortements ont été réalisés en 2010, ce chiffre étant sans doute sous-estimé. 42% des mères célibataires ne savaient pas qu'il y avait un moyen de contraception ; 41% d'entre elles pensaient ne pas tomber enceintes, d'autres ont déclaré ne pas utiliser de contraception car elles se sentaient mal à l'aise et craignaient d’avoir mauvaise réputation.

Même avec une législation consolidée, les données fournies par le ministère de la justice sont alarmantes: 28910 plaintes ont été déposées par des femmes victimes de violence de 2008 à 2014; ce qui équivaut à 5782 plaintes par an

Le centre de recherche, de documentation et d'information sur les femmes (CREDIF) a mené une enquête dans 18 villes, sur un échantillon de 3873 femmes âgées de 18 à 64 ans:

78,1% des femmes tunisiennes ont subi des violences psychologiques dans l'espace public

41,2% ont été victimes de violence physique dont 75,4% de violences sexuelles.

60% des divorces sont liés à des dysfonctions sexuelles.

Ces problèmes sociaux et sanitaires en Tunisie sont aggravés par:

Une absence quasi totale d'une éducation à la sexualité structurée et standardisée,

Ce que montrent tous les rapports comme étant le principal indicateur manquant.

Les professionnels : médecins , professeurs, psychologues.. n’interviennent pas d’emblée mais seulement en cas de problème ne pouvant pas être résolus sans leur aide.

Cependant, pour faire face aux défis actuels et aux divers problèmes sociaux qui ne cessent de croître, beaucoup exigent une implication plus active des professionnels.

Connaissant le contexte socioculturel et religieux de la Tunisie, dispenser une éducation à la sexualité dans les écoles ne semble pas une tâche facile à entreprendre. Elle pourrait rencontrer une résistance, principalement motivée par les peurs et les préjugés.

Il n’est pas facile, pour les enseignants, d’aborder ce sujet en classe, que ce soit à l’école primaire, au collège ou au lycée.

Les craintes sont principalement liées aux idées reçues comme : "L'éducation sexuelle encourage les jeunes à avoir des activités sexuelles précoces".

Des études ont montré que l'éducation sexuelle ne précipitait pas l'activité sexuelle, mais qu'elle avait un impact positif sur un comportement sexuel sain et pouvait retarder les premières activités sexuelles

L'école qui, jusqu'à présent, était utilisée pour présenter le thème de la sexualité à travers des cours sur la reproduction des plantes ou en présentant les organes humains sous un angle purement anatomique, est aujourd'hui confrontée à un défi.

Des formes informelles d'éducation sexuelle sont organisées par un travail associatif mais ceci est largement insuffisant.

Comment les professeurs peuvent ils enseigner la sexualité comme il est recommandé par l’ Éducation Nationale ?

Comment aborder la sexualité dans toute sa pluralité ?

Est il possible d’ »enseigner » la sexualité sans adopter un discours normatif ?

Qui est légitime pour le faire ?

Comment le faire ?

LA société tunisienne de sexologie clinique, fondée en 2014 , a pour buts :

  • De promouvoir la santé sexuelle en Tunisie
  • D’encourager les recherches scientifiques dans ce domaine et d’organiser des congrès scientifiques
  • D’organiser des formations en sexologie pour les acteurs de la santé
  • De faire des campagnes de communication pour promouvoir la santé sexuelle
  • De militer pour la mise en place d’un programme national d’éducations sexuelle.

Développement d’un ouvrage de référence :

Celui-ci aspire à répondre aux besoins de recommandations dans le champ de l’éducation sexuelle.

Cela implique des normes à suivre afin d’apporter un contenu adapté à l’âge et au niveau de maturité de l’enfant et de l’adolescent, tout en tenant compte de son degré de développement psycho-émotionnel et sexuel et du contexte socioculturel du pays.

Un tel manuel répond parfaitement aux besoins actuels en Tunisie en l'absence d'un programme national, d'un guide, d'une politique ou d'un cadre législatif pour l'éducation sexuelle.

Ce projet de recherche est divisé en 2 axes principaux : une revue de littérature et une étude de terrain.

La revue de littérature :

Cette recherche vise à rassembler et à analyser des données tirées de la littérature sur l’éducation sexuelle et des programmes internationaux existants.

Une analyse de la littérature a été réalisée à partir de la base de données Medline via le moteur de recherche PubMed, la plateforme Science Direct et le méta-moteur de recherche Google Scholar en choisissant des mots clés tels que "éducation sexuelle", "sexualité", "référentiel", "santé sexuelle" ( "sex education" , "Sexuality" "referential" "sexual health“).

Nous avons issu de ces articles les principales lignes directrices et recommandations élaborées par les entités non gouvernementales actives dans le secteur de la santé:

L’ International Planned Parenthood Federation ( IPPF), lUnited Nations Educational, Scientific and Cultural Organization ( UNESCO), la Word Health Organisation ( WHO-OMS), l’United Nations Fund for Population ( UNFPA).

L’étude de terrain : Nous avons consulté différents acteurs intervenant dans le domaine de l'éducation sexuelle en organisant six groupes de discussion avec des adolescents, des professeurs, des médecins scolaires , des sexologues et des représentants de la société civile. Nous avons aussi conduit des entretiens individuels avec les représentants ministériels.

Pour les groupes : c'est une méthodologie de collecte de données qualitative par une technique d'entretien en groupe : groupe de discussion semi-structuré animé par un modérateur neutre en présence d'un observateur, qui a pour objectif de collecter des informations en posant un nombre limité de questions préalablement définies.

Pour les entretiens individuels : ce sont des entretiens semi directifs autour de thèmes préalablement définis par les enquêteurs et mentionnés dans un guide d'entretien. C'est une technique d'enquête qualitative fréquemment utilisée dans la recherche en sciences humaines et sociales.

Les questions posées étaient :

  • Qu’est-ce que l’éducation sexuelle ?
  • Y a-t-il un besoin en Tunisie pour une éducation sexuelle et quels en sont les objectifs ?
  • Qui éduquer ?
  • Qui éduque ?
  • Comment éduquer ?
  • Quoi enseigner ?
  • Comment évaluer ?

L’enquête a révélé les résultats suivants :

La définition de l’éducation sexuelle pose problème entre les sexologues et les représentants de la société civile d’une part et les autres participants qui sont hésitants et embarrassés pour répondre, ce qui souligne que la communication sur la sexualité est difficile dans la société tunisienne.

Tout le monde pense qu’il a un besoin en Tunisie pour une éducation sexuelle.

En synthétisant les idées recueillies lors des discussions des groupes, nous remarquons qu'elles rejoignent en grande partie celles de la littérature : le but de l’éducation sexuelle serait de faciliter l’information et l’accès aux soins , d’apprendre le respect, de respecter les genres, de connaître son corps. Certaines idées sont controversées comme la possibilité d'une initiation précoce de la sexualité et la question du genre et de l’orientation sexuelle.

Les thèmes proposés par les différents participants sont conformes aux normes européennes et mondiales mais ils sont limités à une partie de ces normes.

Ils ont été dominés par: le préventif, les aspects sanitaires et éthiques et sociaux…

L'éducation sexuelle est destinée aux jeunes. Ces jeunes eux-mêmes revendiquent leur droit à l'éducation sexuelle. La question de l'âge a subdivisé les participants. Pour tous les adolescents, un âge de départ entre 12 et 14 ans a été retenu.

Pour le groupe d’adolescents : les principaux intervenants seraient les parents et les frères et sœurs (pour la majorité) et les pairs

Pour les autres groupes l’'éducation sexuelle doit être le domaine exclusif du sexologue. Les enseignants formés peuvent parfaitement enseigner l'éducation sexuelle.

La majorité des participants ont souligné que l'éducation sexuelle devait être une formation intégrée au cursus formalisé par le ministère de l'Éducation.

L’évaluation d’un tel programme pourrait se faire en évaluant les connaissances enseignées de manière anonyme. Il pourrait aussi être basé sur des chiffres épidémiologiques à long terme.

En conclusion :

Les idées rapportées par ce travail portaient sur l'aspect biologique de la sexualité, en excluant les aspects "Droits sexuels", "Amour et sexualité".

Un de nos objectifs est réalisé: faire une évaluation de la situation, décrypter les difficultés et les tabous.

Nous avons mis en évidence que les besoins en éducation sexuelle sont essentiels. Ils doivent bien sûr être adaptés au contexte tunisien.

.



  • ATL MST/SIDA-section de Tunis, Sénim ben abdallah,« Enquête nationale auprès des jeunes (15-24 ans) sur les comportements à risque en Tunisie »,2013.
  • ONFP, Amel Bouchlaka, Grossesses et maternités hors mariage en Tunisie, 2010.
  • Amel Bouchlaka. Les grossesses et maternités hors mariage en Tunisie. [En ligne] http://www.huffpostmaghreb.com/2016/03/09/tunisie-femme-celiabt_n_9416076.html
  • Centre de Recherche, d’Etudes de Documentation et d’Information sur la Femme, Ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfance. La violence fondée sur le genre dans l'espace public en Tunisie. Février 2017 [En ligne] http://www.credif.org.tn/index.php/les-publications/2011-2016/la-violence-fondee-surle-genre-dans-l-espace-public-en-tunisie
  • Ministère de la justice. Statistiques [En ligne ] http:// www.e-justice.tn/index.php?id=101
  • UNESCO. 2009. Principes directeurs internationaux sur l’éducation sexuelle : Une approche factuelle à l’intention des établissements scolaires, des enseignants et des professionnels de l’éducation à la santé. Paris, UNESCO.
  • Maticka-Tyndale, E. 2010. A multi-level model of condom use among male and femaleupperprimaryschoolstudents in Nyanza, Kenya. Soc. Sci. Med., Aug 5, Vol. 71, No. 3, pp. 616–25. Epub 2010, 5 mai
  • Touboul P. Recherche qualitative: Méthode des focus groupes. Guide méthodologique pour les thèses en médecine générale, 2010.

Le site

https://www.essm-congress.org/

Présentations

Vous retrouverez ces présentations dans notre diapothèque !


Mis à jour le 13 mai 2019