Santé Sexuelle Féminine

Les dysfonctions sexuelles féminines sont-elles héréditaires ?

D’après l’article de Burry et coll, J Sex Med 2009

Analysé par Jacques Buvat, Lille

Le caractère multifactoriel des dysfonctions sexuelles féminines (DSF) n’est plus contesté. Parmi les facteurs en cause, on distingue principalement des facteurs biologiques ou organiques, et des facteurs psychosociaux. En ce qui concerne ces derniers, de nombreux antécédents traumatisants, traits de personnalité, ou problèmes interpersonnels ont été évoqués sur la foi d’études peu objectives (séries de quelques cas, sans groupe témoin), même si leurs conclusions paraissaient plausibles. Il n’existe dans la littérature qu’une seule étude cas-témoins importante, de Farris et coll. A partir de 2.632 sujets, les auteurs ont pu établir que certains traits de personnalité, à savoir l’introversion, l’instabilité émotionnelle, et le fait de ne pas être ouverte aux expériences nouvelles, étaient des facteurs de risque significatifs pour le fait de ne jamais, ou rarement, atteindre l’orgasme. Or il a été établi précédemment que ces traits de personnalité étaient hautement héréditaires. On sait que chez les humains, la plupart des comportements et des traits de personnalité sont influencés à la fois par des facteurs génétiques et des facteurs environnementaux. C’est ce qui a conduit le groupe londonien de Spector à faire cette revue de la littérature, dans le but d’évaluer le rôle des facteurs génétiques dans les DSF.

Le modèle des jumeaux

Il est souvent difficile de distinguer ce qui revient à la transmission génétique de ce qui résulte de l’environnement. On utilise souvent pour ce faire le modèle des jumeaux. Celui-ci consiste à comparer des jumeaux monozygotes, dont 100 % des gènes sont communs, à des jumeaux dizygotes, qui n’ont en commun que 50 % de leurs gènes. Les éléments qu’on retrouve significativement plus souvent chez les deux jumeaux monozygotes que chez les deux jumeaux dizygotes sont un indicateur des influences génétiques. Ce type d’étude a ainsi démontré que les facteurs héréditaires rendaient compte d’au moins 80 % du déterminisme de nombreuses affections somatiques (par exemple obésité, ou ovaires micropolykystiques) et psychologiques (par exemple schizophrénie, et psychose maniaco-dépressive).

On en est aujourd’hui à l’identification plus spécifique des gènes qui sont impliqués dans cette transmission héréditaire.

 Le moyen le plus sophistiqué est à ce jour le GWAS (Genome-Wide Association Study). Le GWAS scanne l’ensemble du génome humain de façon aveugle pour détecter des variations minimes des gènes qu’on appelle polymorphisme d’un seul nucléotide (comme le célèbre polymorphisme des séquences CAG du récepteur aux androgènes). On teste ainsi des milliers d’individus dont certains sont porteurs du trait ou de la maladie qu’on étudie et les autres sont une population témoin composée de membres de leur famille. Le GWAS recherche pour chaque individu plus de 300.000 polymorphismes potentiels d’un seul nucléotide, ce qui en fait un instrument très lourd. Une variante récente, le CGAS (Candidate Gene Association Study) permet de se limiter à une sélection plus limitée de gènes dont on peut présumer l’implication dans la maladie ou le trait de personnalité étudiés. Ceci rend ce test moins long à réaliser et moins coûteux, mais il faut aussi plus de chance pour trouver l’éventuel polymorphisme en cause.

Quelles informations les études génétiques épidémiologiques nous ont-elles fourni ?

 Chez la femme la plupart se sont concentrées sur les dysfonctions orgasmiques. Deux grandes études de jumeaux ont été publiées en 2005 à ce sujet, dont l’une par le groupe de Spector, auteur de cette revue. Toutes deux ont conclu à des proportions très proches de composante héréditaire (génétique) dans des dysfonctions orgasmiques féminines : celle-ci semblait rendre compte de respectivement 31 et 34 % de la fréquence de l’orgasme pendant les rapports, et de 45 et 51 % de la fréquence de l’orgasme durant la masturbation. Dans les deux études, La dysfonction orgasmique était moins souvent observée lors de la masturbation que lors des rapports, ce qui est facilement compréhensible car pendant la masturbation la femme contrôle totalement le scénario physique et fantasmatique de l’acte sexuel alors que le rapport implique un autre individu avec ses schémas sexuels spécifiques, à laquelle la femme doit répondre. Cette concordance frappante des chiffres renforce la crédibilité de l’importance de l’influence génétique trouvée dans ces deux études.

Une étude finnoise très récente de Witting et coll à quant à elle étudié les rôles respectifs des facteurs génétiques et environnementaux dans chacun des différents types de DSF identifiées par le Female Sexuale Function Index (FSFI) chez 6.446 jumelles et près de 2.000 de leurs sœurs. Ses principales conclusions sont la confirmation que les sous-types de DSF correspondent bien à des entités différentes en ce qui concerne les influences génétiques. Ceci renforce le bien-fondé de la classification actuelle. Par ailleurs les facteurs environnementaux et particulièrement les expériences passées de chaque individu, sont les facteurs qui jouent le rôle le plus important dans les DSF, mais il existe également une susceptibilité génétique qui rend compte de 0 à 24 % de leur déterminisme selon le type de DSF.

Il faut noter qu’en plus des arguments fournis par les études précédentes en faveur d’une composante héréditaire significative des DSF, il a été démontré que la plupart des facteurs de risque et des facteurs étiologiques des DSF avaient une composante génétique incontestable. C’est le cas par exemple des traits de personnalité tels que l’introversion, qui comporte une composante héréditaire de 41 à 61 % selon les études, ainsi que des problèmes psychiatriques comme la dépression et la cyclothymie.

Qu’en est-il de l’identification des gènes impliqués dans la transmission héréditaire de cette susceptibilité aux DS ?

 Des études réalisées sur plusieurs modèles animaux ont permis de démontrer un impact de différentes mutations ou autres variantes génétiques sur la motivation ainsi que sur la performance sexuelle. Dans l’espèce humaine, deux études récentes suggèrent que le polymorphisme de deux gènes différents influence le comportement sexuel. Dans l’étude israélienne de Zion réalisée chez 148 étudiants Israéliens, certaines différences des allèles du gène du récepteur dopaminergique D4 ont été trouvées associées à des différences dans les niveaux de désir, d’excitation, et d’autres aspects de la fonction sexuelle. On connaît l’importance de la dopamine dans le contrôle de la fonction sexuelle tant chez l’animal que chez l’homme, et l’antidépresseur bupropion, un inhibiteur de la recapture de la dopamine, s’est avéré augmenter le désir sexuel des femmes avec désir sexuel hypo actif. Une autre étude consacrée au polymorphisme du gène 5HT2A a trouvé des associations significatives entre certaines variantes de ce gène et une susceptibilité plus importante à l’impact négatif des antidépresseurs sur le désir et l’excitation sexuelle des femmes. Enfin on sait que le syndrome vulvo-vestibulaire apparaît à bien des égards constituer plus une pathologie de la douleur qu’une pathologie spécifiquement sexuelle. On dispose de toute une série d’études montrant l’importance des facteurs génétiques dans la sensibilité à la douleur. Deux études récentes ont fourni des arguments en faveur d’un rôle du polymorphisme d’un gène codant pour le récepteur de l’interleukine 1B, une cytokine inflammatoire, dans la susceptibilité au syndrome vulvo-vestibulaire.

En conclusion

 Les facteurs génétiques jouent un rôle en Médecine Sexuelle comme dans les autres domaines de la Médecine : bien sûr l’hérédité des DSF n’a pas le caractère de « malédiction » obligatoire des affections somatiques à transmission dominante les plus connues comme l’hémophilie ou la myopathie de Duchenne. Mais tant les études épidémiologiques que les études du polymorphisme de différents gènes codant pour les récepteurs à des neurotransmetteurs impliqués dans le contrôle de la fonction sexuelle (dopamine, sérotonine), ou dans la sensibilité à la douleur (interleukine) montrent que des facteurs transmis par l’hérédité jouent indubitablement un rôle important dans la susceptibilité à différents types de DSF. Ceci n’exclut bien sûr pas que des facteurs environnementaux jouent aussi un rôle important dans l’expression individuelle de cette susceptibilité héréditaire. Ces découvertes mettent en tous cas sur la voie de traitements pharmacologiques susceptibles d’augmenter l’efficacité de la prise en charge des DSF, particulièrement en association au conseil sexuel ou à des thérapies sexologiques plus spécifiques.