Plaisir dans la souffrance et détresse sexuelle dans la recherche du plaisir au sein d’une population pratiquant le BDSM

Analyse par Patrice Cudicio, Paris, France.

D’après l’article de Monteiro Pascoal, P., Cardoso, D. and Henriques, R. (2015), Sexual Satisfaction and Distress in Sexual Functioning in a Sample of the BDSM Community: A Comparison Study Between BDSM and Non-BDSM Contexts. Journal of Sexual Medicine, 12: 1052–1061. doi: 10.1111/jsm.12835

On a porté peu d’intérêt jusqu’alors à l’évaluation de la souffrance ou de la satisfaction sexuelle des adeptes du BDSM (Bondage et Discipline, Domination et Soumission, Sadisme et Masochisme). Depuis de nombreuses années, la pratique du BDSM a été analysée comme un indicateur de pathologie psychiatrique sous-jacente. Cette perspective est en train de se modifier et un mouvement s’amorce dans le regard porté sur ces pratiques, les considérant plutôt comme des sexualités non-normatives (Moser, 2009). Les études menées sur cette population indiquent que les adeptes de ces pratiques sexuelles ont commencé à y porter intérêt à partir de l’âge de 15 ans en moyenne (Bezreh et al., 2012). Les études psychopathologiques ont mis en évidence des individus plutôt moins névrotiques, plus ouverts à l’expérience, plus consciencieux, moins sensibles au rejet social et montrant un bien-être subjectif plus important que dans une population contrôle de non-pratiquants (Wismeijer et Van Asse, 2012).

4 catégories de pratiques sexuelles peuvent être étiquetées BDSM : administration et réception de la douleur (ex : marquage de la peau, jeu avec de la cire brûlante, bastonnade, fessée) ; restriction comportementale (ex : menottes, camisoles de force ou chaînes) ; humiliation (ex : soumission, baillons); et hypermasculinité, qui se réfère à des « comportements qui incluent des lavements, des cathéters, du fist anal, et des pratiques scatologiques décrites comme des preuves de masculinité et de ténacité» (Alison et al., 2001). Les hommes sont plus susceptibles que les femmes de répondre à des thèmes érotiques BDSM ainsi que les personnes d’orientation homosexuelle ou bisexuelle (Richters et al., 2008). Une étude utilisant la catégorisation d’Alison et al. a démontré une interaction entre le genre et l’orientation sexuelle dans les pratiques BDSM préférées : les femmes et les hommes hétérosexuels préfèrent être humiliés et les hommes homosexuels préfèrent les pratiques d’hypermasculinité (Nordling et al., 2006).

Bien que le BDSM soit aujourd’hui visible dans le grand public (par exemple par le livre Cinquante nuances de Grey) et chez les intellectuels (par exemple, le film Nymphomaniac ou les œuvres littéraires de Sade), des recherches antérieures ont démontré que les pratiquants BDSM rencontrent des difficultés auprès des professionnels de santé en raison de leurs préférences sexuelles (Kolmes et al., 2006). Une indication de ce jugement de valeur apparaît avec la pauvreté des études portant sur le fonctionnement sexuel et la satisfaction sexuelle dans cette population. Richters et al. ont rapporté que la pratique BDSM était associée avec des difficultés sexuelles. Cependant, le niveau de détresse n’a pas été évaluée, et l’activité sexuelle de cette population dans un contexte de non-pratique SM non plus. La recherche en matière de santé sexuelle, y compris la recherche auprès des minorités sexuelles, devrait inclure des indicateurs de fonctionnalité sexuelle, tels que la satisfaction sexuelle et le niveau d’anxiété sexuelle, sans relier ces indicateurs à l’orientation sexuelle ou aux pratiques sexuelles.

L’objectif de cette étude est donc de décrire les caractéristiques socio-démographiques des adeptes des pratiques BDSM et d’évaluer leur fonctionnement sexuel à la fois dans leurs pratiques BDSM et dans leur sexualité non-BDSM.

Population

Pour des raisons de facilité d’accès à une population, des personnes s’inscrivant par internet à un événement BDSM à Lisbonne ont été invitées à compléter un questionnaire en ligne. La population totale était de 68 individus, dont 22 femmes ; moyenne d’âge de 33,15 ans avec en grande majorité un niveau d’études supérieures. La plupart était engagé dans une relation de couple monogame.

Les participants à l’étude n’étaient pas des adeptes exclusifs du BDSM, avaient pris conscience de leur intérêt pour ces pratiques en moyenne 11 ans avant le début de l’étude, soit environ vers 22 ans en moyenne. Leurs débuts effectifs dans une sexualité de domination soumission avaient cependant commencé en moyenne 6 ans avant le début de l’étude.

Mesures

  •  Les auteurs ont utilisé un auto questionnaire sur les facteurs démographiques incluant l’âge de début d’intérêt pour le BDSM, l’âge de la première expérience BDSM et la pratique favorite et la plus fréquente.
  •  Des questions ouvertes sur les pratiques sexuelles BDSM ont été codées en utilisant une grille selon les 4 catégories d’Alison et al..
  •  L’évaluation de la fonction sexuelle a été réalisée de la manière suivante : des tableaux diagnostiques des dysfonctions sexuelles décrites dans le DSM IV étaient présentés aux participants de l’étude qui déclaraient ensuite spontanément l’existence de telles difficultés depuis au moins 6 mois. Les dysfonctions présentées incluaient : désir sexuel hypoactif, troubles de l’excitation, orgasme prématuré et anorgasmie.
  •  Les participants évaluaient ensuite leur niveau de détresse sexuelle au sujet de cette difficulté à l’aide d’une échelle de Likert en 7 points, de 0 (aucune souffrance) à 7 (souffrance très importante). Cette évaluation de la fonctionnalité sexuelle a été présentée dans les deux situations étudiées, à savoir dans un contexte BDSM et dans un contexte de non pratique BDSM.
  •  Enfin, la satisfaction sexuelle a été évaluée par la passation du GMSEX (Global Mesure of Sexual Satifaction ; Lawrance et Byers, 1995)

Résultats

La classification des différentes pratiques a mis en évidence des différences entre les pratiques fantasmées et les pratiques réellement vécues dans la réalité : ce décalage peut se produire en raison d’un manque de ressources et d’outils ou d’un manque de complémentarité entre les participants. Par ailleurs, les résultats de cette étude ont confirmé le fait qu’hommes et femmes hétérosexuels préfèrent tous deux les pratiques d’humiliation, ce qui peut générer des problèmes de négociation entre les pratiquants. Il a été également constaté que les activités sexuelles BDSM sont plus souvent pratiquées à la maison, ce qui peut être interprété de plusieurs façons. Tout d’abord, cela indique une certaine normalisation des pratiques BDSM dans un espace intime et confortable. Deuxièmement, selon les participants, ces pratiques nécessitent espace et temps pour la mise en scène et le déploiement des instruments impliqués dans ces pratiques.

En ce qui concerne la détresse dans le fonctionnement sexuel, quand les femmes sont en proie à des difficultés d’excitation, elles le sont tout autant dans les contextes BDSM que non-BDSM, ce qui est à mettre en lien avec les modèles cognitifs de la dysfonction sexuelle féminine où performance et apparence du corps développent des préoccupations à l’origine de la dysfonction sexuelle.

Par contre chez les hommes, il a été trouvé, exception faite de l’éjaculation prématurée et de l’anorgasmie, que la souffrance sexuelle liée au développement et au maintien de l’érection était statistiquement plus faible en situation BDSM. Il n’a été trouvé aucune différence en termes de satisfaction sexuelle entre les situations BDSM et non-BDSM chez les hommes et les femmes. Ces résultats semblent être en accord avec la littérature qui indique que la satisfaction sexuelle est une dimension qui va au-delà de l’expérience de la fonction sexuelle (Pascoal et al., 2014).

Conclusion

L’étude actuelle a plusieurs implications thérapeutiques et scientifiques. Dans un premier temps, les cliniciens se doivent avant tout être conscients de l’existence d’une sexualité non génitale qui n’est pas pathologique. Ainsi, les cliniciens ne doivent pas présumer que la sexualité d’un client est par défaut non-BDSM ; il serait intéressant de prévoir dans l’interrogatoire habituel des questions sur l’existence d’une diversité de pratiques sexuelles, y compris BDSM, et si ces pratiques sont liées à leurs motivations à rechercher un traitement clinique. Dans un second temps, compte tenu de la décentration de l’attention des organes génitaux vers d’autres parties du corps qui se produit dans les pratiques BDSM, il serait intéressant de s’interroger sur la pertinence d’un élargissement du classique modèle de la réaction sexuelle vers d’autres modes de réponse sexuelle non génitale.

L’activité sexuelle BDSM devrait être abordée en pratique clinique en termes d’identité BDSM, pratiques, relations, préférences, satisfaction et souffrance aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Des études complémentaires sont nécessaires afin de définir les expériences responsables de souffrance sexuelle ainsi qu’une meilleure compréhension du développement de l’identité sexuelle BDSM.

Commentaires

Il existe bien sûr de nombreux biais à cette étude, ne serait-ce que le nombre relativement faible de participants et l’utilisation d’internet pour mener l’enquête ce qui n’assure pas la totale sincérité des réponses, néanmoins, elle reflète le développement de nouveaux comportements sexuels qui ne peuvent plus être considérés aujourd’hui comme pathologiques compte tenu de leur fréquence qui semble augmenter. En effet, ils sont consentis, souvent désirés et source de plaisir pour les deux partenaires. Par rapport à des comportements sexuels classiques, on constate qu’il n’y a pas de différences significatives en termes de satisfaction ou de souffrance. On observe des différences significatives entre les jeux favoris et ceux pratiqués, sans doute s’agit-il des différences existant entre les fantasmes et leur réalisation. Par exemple, on retrouve 6% de prévalence favorite pour la domination et la soumission et 4 % pour la fessée alors qu’en pratique ce sont les jeux de bondage et de lien qui sont les plus pratiqués : 10%. Il serait intéressant de savoir si dans un couple, l’intérêt des deux partenaires est le même pour une activité donnée. Enfin l’étude n’a pas concerné les homosexuels masculins qui semblent encore plus enclins à ce genre de pratiques sexuelles.

Bibliographie

  • Alison L, Santtila P, Sandnabba NK, Nordling N. Sadomasochistically oriented behavior: Diversity in practice and meaning. Arch Sex Behav 2001;30:1–12.
  • Bezreh T, Weinberg TS, Edgar T. BDSM disclosure and stigma management: Identifying opportunities for sex education. Am J Sex Educ 2012;7:37–61.
  • Kolmes K, Stock W, Moser C. Investigating bias in psychotherapy with BDSM clients. J Homosex 2006;50:301–24.
  • Lawrance K, Byers ES. Sexual satisfaction in long-term heterosexual relationships: The interpersonal exchange model of sexual satisfaction. Pers Relatsh 1995;2:267–85.
  • Moser C. When is an unusual sexual interest a mental disorder? Arch Sex Behav 2009;38:323–5.
  • Nordling N, Sandnabba NK, Santtila P, Alison L. Differences and similarities between gay and straight individuals involved in the sadomasochistic subculture. J Homosex 2006;50:41–57.
  • Pascoal PM, Narciso I, Pereira NM. What is sexual satisfaction? Thematic analysis of lay people’s definitions. J Sex Res 2014;51:22–30.
  • Richters J, de Visser RO, Rissel CE, Grulich AE, Smith AMA. Demographic and psychosocial features of participants in bondage and discipline, “sadomasochism” or dominance and submission (BDSM): Data from a national survey. J Sex Med 2008;5:1660–8.
  • Wismeijer AAJ, van Assen MALM. Psychological characteristics of BDSM practitioners. J Sex Med 2013;10:1943–52.
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